Sur les pas de       Joseph Delteil

Sur le sentier en poésie à Villar en val, dédié à Joseph Delteil (Aude)

Photo de Viviane

 

 

Cette année, Joseph Delteil nous a accompagnés tout au long de notre semaine passée dans l'Aude.

Hébergés aux Gîtes La Capelle, nous avons partagés écritures, lectures, randonnées, complicités et émotions.

 

 

 

Quelques croquis d'Eva

Quelques textes écrits pendant le stage

 

 

LES CHATS DE PARIS

 

Les chats de Paris sont pas tous blancs, non, non, non plus tous puceaux.

Il y en a des tachetés, épais, gourmands, au bord des trottoirs ils ronronnent et guettent les passants pour arrondir leurs fins de mois.

Mme Durant du cinquième, son minet, petit zébré d'un bleu blanc rouge, s'enroule en cocarde sur un coussin en soie.

Mme Durant aime que les blancs du poulet qu'elle partage avec minet.

Mme Durant est seule, à part son chat.

La bourgeoisie des Champs Élysée se promène tout endimanchée, bien joufflue, bien dodue, une entrecôte enfournée dans chaque repli du ventre.

Elle promène ses moustaches de gendarme, les entortille, les vrille en tire-bouchon, fière de ses fourrures de Paquin.

Dans le quinzième les guerriers d'appartement aiguisent leurs armes sur les canapés en cuir luisant, en toute immunité, pour quand ils glisseront telle une ombre par une fenêtre mal fermée, une porte que mademoiselle la bonne a entrouverte pour un rendez-vous galant.

Les matous de Montmartre, silencieux, faméliques poivrots, luisent des gouttelettes de pluie de l'aube. Ils guettent les chattes bohémiennes fumant un cigarillo sur la place du Tertre pour attraper une caresse fulgurante.

La place de l'Italie grouille de la misère des chats noirs en casquettes, en quête des miettes abandonnées des rats.

Les étudiants du Luxembourg, l'élite de l'avenir, promènent un délicieux savoir vivre Sorbonique.

Eva

 

Il est là

 

Il coule en cascade, mal dessiné

Sans crier gare il a frappé d’un coup d’un seul

Je ne me laisse prendre, résiste à coeur perdu

Pour mieux charmer, il a revêtu ses habits chatoyants

Je ne me laisse enjôler, ferme les yeux

Un gémissement de corbeau semble faire alliance avec lui

Je ne me laisse enrôler

Il a percé le silence et installe tout autour une tempête sonore

Je ne me laisse écouter, fermée je résiste

Il est insistant use de ruse

Je soigne ma droite et frontalement je cogne

Il esquive le coup

Je suis à court d’argument, mes yeux s’ouvrent

Il est là, enveloppé d’une robe de brume

Je subis son enchantement

Il est là, plus présent encore, il déroule son habit multicolore

Je suis sous le charme

Il est revenu, il est là l’automne au pays de Joseph Delteil.

 

s. fioramonti

 

On dit Merci qui ?

 

J’avais eu l’idée de partir au dernier moment. Comme une envie de pisser. Evidemment pour la deuxième semaine d’août tous les gîtes étaient à bloc. C’est en discutant avec ma concierge que j’avais eu le tuyau.

- Montez donc voir Monsieur Holden, le vieux monsieur du 4ème, il a une vieille bicoque dans les Corbières qu’il a l’habitude de prêter. Il dit que c’est bon de faire respirer de temps en temps les vieilles pierres.

J’avais croisé M. Holden à plusieurs reprises dans l’ascenseur et nos relations en étaient restées au Bonjour-Bonsoir et pas plus. Mais j’avais vraiment besoin moi aussi de changer d’air, d’un petit coup de pouce pour terminer mon roman que je devais remettre dans 10 jours à mon éditeur. J’étais comme on dit plutôt en panne côté imagination. Je n’avais toujours pas trouvé ma chute et mes personnages n’en faisaient qu’à leur tête.

Aussi j’étais monté voir M. Holden. Il était 2 heures de l’après-midi, il faisait une chaleur étouffante et cependant il était venu m’ouvrir vêtu d’une houppelande en fourrure, aux vieux poils collés et pestilentiels. Il m’avait proposé un café. J’avais décliné l’invitation après avoir jeté un œil dans le capharnaüm de la cuisine. Sous prétexte de ne pas dérangé, je lui avais signifié le motif de ma visite et sans la moindre hésitation il était allé décrocher à un clou de l’entrée un gros trousseau de clefs qu’il m’avait confié en me donnant l’adresse.

- Cette maison a appartenu à la famille de Joseph Delteil. Vous la trouverez facilement, vous quittez l’autoroute à Carcassonne, direction Limoux, vous verrez fléché Pieusse. La maison est près de la chapelle. A l’entrée du chemin, un panneau, Ma grande.

Je l’avais remercié chaleureusement et avais pris l’autoroute le soir-même.

Une pleine lune éclairait la campagne comme en plein jour. Je n’eus aucun mal à me diriger au milieu des pins, des oliviers, des arbousiers et des genévriers épineux qui constituaient pour une grande part la flore de ces Corbières que j’avais foulées à plusieurs reprises quand j’étais scout.

Il n’était pas loin de minuit quand je franchissais le portail en fer forgé qui menait à la maison.

Dans l’entrée je trouvai le tableau électrique, je pressai sur le déclencheur et la lumière fut.

Une lumière voilée, de ces vieilles ampoules 30 watts pour la plupart recouvertes de poussière. Je poussais toutes les portes avec la curiosité d’Alice. Une pièce enchanta l’amoureux des livres que j’étais. Une bibliothèque aux rayonnages en acajou, croulant sous des livres anciens aux couvertures de cuir épais et un bureau de même essence que j’investissais immédiatement. Contrairement à tout le reste de la maison, le plateau de la table était parfaitement propre, pas un grain de poussière sur le bois cuivré vernis. J’y installais mon ordinateur, le branchais, ouvrais mon fichier à la page 278 et restais là un moment à me demander comment j’allais pouvoir dompter ces maudits personnages pour donner à mon histoire – car qu’ils le voulussent ou non, c’était encore mon histoire – un dénouement propre à satisfaire mes fidèles lecteurs.

Les 500 bornes d’autoroute n’avaient pas suffi à débloquer mon imaginaire. Je laissais mon ordi en plan, et montais me coucher.

Une bonne douche, une virée à pied dans le village, un bon café à la Cave du marché, deux croissants chauds achetés à la boulangerie bio et je me sentais en forme pour reprendre la situation en main.

Je réveillais mon ordi laissé en veille. Mon document sans titre – J’ai l’habitude de ne donner les titres à mes romans qu’après avoir écrit le mot fin – s’ouvrit à la page 373. Je crus avoir la berlue. Fébrile avec la souris je remontais les pages à rebours jusqu’à la page 278 que j’avais abandonnée, la veille. 105 pages s’étaient écrites comme par magie. Je les lisais avant la plus grande attention et découvrais que mes personnages avaient à mon insu trouvé la juste fin à leurs aventures.

Je pensais aussitôt à une farce de Darius, mon ami de toujours celui qui suivait pas à pas l’avancée de mes travaux. Il avait dû me suivre et s’était amusé pendant mon sommeil à terminer mon roman. Pour en avoir la certitude, j’appelais chez lui, persuadé qu’il n’allait pas me répondre puisqu’il était quelque part dans la forêt à rigoler comme un âne en pensant à la tête que je devais faire. A la deuxième sonnerie, Darius décrocha… Je raccrochai, désorienté.

Soudain dans mon dos, une sensation de froid. Et, avant que la porte ne se fermât, une ombre s’échappa du bureau en riant aux éclats.

 

 

Femmes d’Octobre

 

De l’automne à Roquefort plus tard elle n’aurait que cette photographie hésitante, cette rafale d’Octobre soufflée par les éoliennes.

L’autre femme, qui cheminait à ses côtés entre les rafles rouge sang des vignes dévastées et les figuiers sans sève, ne garderait peut-être qu’un nom : Martin Marty, à jamais invisible, à jamais inconnu, englouti dans la terre sèche et crispée du cimetière.

Une autre femme encore marcherait aux côtés des autres dans le silence et la chaleur de l’automne. Elle, ne voudrait garder au fond de sa mémoire que ce terroir de roc  et de lumière et l’extrême beauté des saisons indécises.

Elle dirait à la quatrième femme :

- Regarde dans ma main la perfection d’un escargot fossilisé et les contours rugueux des dernières amandes.

Laquelle mettrait à l’abri, comme un objet précieux dans une vieille mémoire, le nom de la rue « Fount de las muolas » ou le « Chemin des évangélis » ?

Elles marchaient au bord de l’éphémère, à la limite du temps entre l’été déjà parti et l’automne encore une fois. Encore une saison ; encore une fois le basculement de la lumière et comment tout saisir ? Comment retenir dans quelques bras de femmes les rafles desséchées, les vignes écarlates, les chevaux entr’aperçus et le défilé sans fin des camions sur l’horizon des Corbières ?

Odile Martin-Chareyre

Quelques textes encore...

 

 

«  Le sentier en poésie  »

 

La feuille s’en vigne

Grappe laissée pour compte

N’en fait qu’à  sa tête

Elle nargue le passant

Qui bientôt aura raison d’elle

Que prétendent-elles les feuilles multicolores

Le bien vouloir des grappes

La vigne ne peut se retenir

Sans raisins pas de vignes

Sans vignes pas de vin

Jamais l’automne n’aura rampé jusqu’ici

Jamais plus haut l’oiseau n’aura fendu le nuage

Un caillou n’a pas son pareil

Flanqué là au premier plan

Le paysage peut se glisser à l’arrière

Ici-bas des pieds s’alignent sur nos pas

Ici-haut nos têtes se déplacent pas  à pas

Vers ce sentier du poète

 

 

s. fioramonti

 

 

 

La province de Joseph Delteil

 

Il communie avec son soleil, ses forêts, sa montagne, ses vents,

Cers et vent marin que tout oppose

mais qui s’accordent à ne jamais laissé souffler le territoire.

Il communie avec les herbes, les bêtes et les fruits,

figues et arbouses qui offrent des boucles

aux oreilles des bosquets.

Tous et lui,

Terre à terre

Ciel à ciel.

Il leur parle, il les hume, il les goûte.

Dans les aubes mouillées,

il traque le cèpe noir,

il boit aux  pis de la vigne.

Un merle s’échappe,

Un serpent glisse au milieu des prêles.

Il fait corps,

corps avec le soleil, les hirondelles…

A Pieusse, il n’est pas mort, il repose.

 

 

Et derrière chaque arbre, un chinois !

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© La Fabrikulture