Le palmarès 2019

 

"Une moisson de nouvelles de qualité'', tout ceux qui les ont lues sont unanimes ; d'abord le président du jury, l'écrivain Olivier Martinelli et ses accesseurs : Marie Faillat, Odile Martin-chareyre, Line Cros et Sylvie Castellan.

Monique Nicque qui a mis en page le recueil Addictions ne les contredira pas !

 

Donc voici le palmarès :

Premières exaequo :

Anne Mouchot pour Un coup de dé

Catherine de Labarre pour Cap' ou pas cap'

Troisième :

Valérie Vernet pour Je te promets de t'aider 

 

Félicitations à tous ! Si vous souhaitez vous procurer le livre envoyez un mail à la Fabrikulture : 

lafabrikulture@free.fr

 

Lauréates du concours adultes

 

 

Un coup de dé

Anne Mouchot

Premier prix ex-aequo du concours

 

Il en était là : au niveau du néant, à l'étage de l'ironie. Rien ne lui advenait qu'il n'ait vraiment désiré. Du plus loin qu'il pouvait se rappeler, sa vie n'avait obéi qu'aux instances de volontés extérieures ou d'une succession de hasard dont il ne maîtrisait aucun domino. Il en était là de sa vie - mais elle était si peu sienne ! - et elle ne lui devait rien.

La vaisselle du dîner rejoignit dans l'évier celle du matin dont les reliefs de nourriture avaient séché sur les couverts. Il reprit son livre et s’allongea sur le lit défait : Sophie Calle - De l'obéissance. Sur la première de couverture rose, il n’y avait qu’une minuscule photo de l’artiste en nuisette, dans une pose artificielle et lascive, entre hétaïre et pantin. Poupée arrogante attendant qu’une main l’anime. Il ne dormit pas, le livre était bref mais ce qu'il lui ouvrait de réflexions remplit sa nuit.

Le lendemain, il se réveilla, attrapa un bol dans l'évier, le rinça, se prépara un café, s'habilla tandis qu'il passait, mangea quelque chose – peut-être, sûrement, prit ses affaires, sortit. Dans le Crous, le couloir bruissait des mêmes sons que la veille : les mêmes musiques, les mêmes radios, le même tempo des douches et des portes claquées. Une mécanique du matin sans mémoire, sans déplaisir, fonctionnelle et absurde.

Dans l’amphithéâtre, il embrassa distraitement sa compagne, salua vaguement ses amis.

- Tu as vu ? Mallarmé, ce trimestre ! Tu vas te régaler !

- Ouais… Moi je monte.

Elle allait le suivre. Il lui posa la main sur l’épaule.

- A tout à l’heure.

La brièveté de ces mots était sans réplique. Il s’isola en haut des gradins, se posta en spectateur. Il n’écouta rien du cours, observa seulement ce qui se jouait sous ses yeux. Il ne comprenait plus. Sa compagne le regardait souvent, attristée par sa froideur, inquiète de son changement d’humeur. Ses amis la rassuraient. Ça lui passerait, ils le retrouveraient au tarot du midi. Lui, les regardait du haut de l’amphithéâtre : il sentait le poids de leur attente. Mais, aujourd’hui, il ne s’y plierait pas. Il quitta l’amphi subrepticement, sécha les cours de l’après-midi, ne répondit pas aux sms de ses amis, alla sur les bords de Seine, fit l’inventaire de sa vie : ce qui était de lui, ce qui était des autres ou du hasard, analysait ses choix présents, se projetait dans l’avenir. Partout et de tout temps, il avait obéi à des injonctions, des pressions, des aléas qu’il n’avait pas maitrisés. Il se croyait libre et il avait été sans cesse agi. S’il continuait ainsi, il construirait «sa» vie sur le modèle que les autres lui avaient rêvé ou que la bonne ou la mauvaise fortune lui octroieraient au gré des bousculades du monde. Il ne serait jamais.

Un couple riait, assis sur la margelle du quai, les amoureux balançaient leurs jambes au ras de l’eau verte. Une péniche passait, crevait la Seine dans une écume blanche ; l’eau sans cicatrice s’était recousue jusqu’au prochain passage. Comment faire ? Tout était trop tard ! Il était irrémédiablement un autre. Rimbaud avait raison et Sophie Calle l’assumait en transmettant le scénario de sa vie à d’autres : «Je serai ce que vous ferez de moi.».  Lui, au contraire, voulait en redevenir totalement maître. Tout effacer dans un reset général, redevenir un voyageur sans bagage.

Ses pensées alors se précipitèrent, claires, idéales, fascinantes. Il sortit un carnet de sa sacoche, écrivit les règles du jeu : le hasard dirigerait ses pas et ses décisions jusqu’à ce qu’il soit débarrassé des décors anciens. Prendre un dé, choisir six possibilités, réaliser celle indiquée par le dé. Le jeu durerait un an. Au bout d’un an, abandonner le jeu, partir d’où il serait. Etape première : vivre dans un lieu où il serait inconnu, abandonner famille, amis, compagne et fac. Se choisir un autre nom. Les coups de dés aboliraient le hasard.

 

Il rentra, griffonna des mots rapides, confus, les doubla par des mails qui tentaient d’expliquer sa démarche et de rassurer ses proches. Il concluait sur ces mots : «Peut-être à jamais, peut-être à un jour lointain. Débarrassez-vous de moi.» Puis fit des bagages rapides, emporta un atlas, un annuaire, un dé, laissa sa clé, claqua la porte. Il était ivre de sa décision et fier. Arrivé au métro, il jeta le dé sur le sol : 5, puis une deuxième fois : 3. Ligne 5, troisième arrêt. Il était comme un enfant découvrant un nouveau jeu. Il sortit de l’arrêt relança le dé - deuxième bar, commanda selon le même processus : une dame blanche et une bière. C’était drôle et exaltant ! Il ouvrit au hasard l’annuaire, lança le dé : le cube désigna la colonne et la ligne : Benjamin Ruissel. Du côté de l’atlas, le dé indiqua Toulon. Il fit la moue, déçu. Il aurait désiré que le hasard lui offrît une autre perspective. Mais il se reprit : les villes qu’il envisageait (Londres, Melbourne ou Barcelone ou…) n’auraient jamais été un véritable choix puisque ce désir d’un ailleurs avait été construit par d’autres. Il n’aimait pas spécialement ces lieux : on – les médias, l’entourage… – lui avait dit qu’il devait les aimer. Il relança le dé : pair, travail / impair : fac. Pair.

 

Le trajet passa sans qu’il s’en rendît compte : une ardeur et une impatience folles éblouissaient chaque seconde. Arrivé sur le parvis de la gare, il lança le dé : gauche ou droite ? Quel hôtel ? Le suspense était jubilatoire, une excitation terrible animait ses mains. Il s’installa dans la chambre, repartit rapidement, explora la ville, dé en main. Au soir, il s’effondra sur le lit, ivre de fatigue et de liberté.

Le lendemain, plus calme et réfléchi, il fit ses comptes. Au prix de la chambre, il pouvait tenir trois à quatre semaines. Il avait donc une vingtaine de jours pour trouver un travail, s’organiser, chercher une colocation…

Il multiplia les intérims, les petits boulots : serveur, plongeur, vigile d’une nuit, cueilleur de fruits, manutentionnaire, distributeur de prospectus… Une vie précaire et chiche mais dont l’instabilité avait des airs de liberté. Il s’enivrait et s’enorgueillissait de cette marginalité. Lui revenaient en tête les hobos merveilleux Kerouac, London, Guthrie ! Les fugueurs fulgurants Rimbaud ! Le seul usage du cube magique l’élevait au rang d’une aristocratie libertaire qui lui faisait regarder de haut les soumis laborieux et sociaux qui survivaient sous les jougs de l’habitude et de la nécessité. Le dé acquérait une valeur quasi religieuse et démiurgique : une idole géométrique et portative dont il ne se séparait jamais et dont il vérifiait sans cesse la présence au fond de sa poche.

Au bout d’un an, le jour anniversaire de sa renaissance advint. D’après ses calculs, il avait atteint un tel degré de hasard qu’il pouvait considérer la vie qu’il allait choisir comme la sienne en totalité. Il n’avait plus aucun contact avec ses amis. Sa famille, ses parents ne l’avaient pas retrouvé. Il ne savait plus rien d’eux. Il avait envoyé quelques mots rassurants sans adresse de retour et sur du papier anonyme, postant ses lettres en des villes éloignées de Toulon.

Le hasard l’avait mené à Hyères dans une colocation qui s’était peu à peu transformée en vie à deux. Il aimait profondément cette jeune femme rencontrée là. Leur amour expansif et trépidant avait chassé les autres colocataires un à un. Mais leurs deux seuls salaires ne suffisaient plus à couvrir le loyer et ils devaient quitter cet appartement trop cher. Sa première véritable décision serait donc de choisir un lieu vraiment à eux. Ils avaient rendez-vous l’après-midi dans une agence qui leur proposait plusieurs possibilités.

A cette période, il travaillait dans les marais salants et finissait tôt car la brûlure du soleil de juin interdisait de travailler l’après-midi. La chaleur du matin suffisait déjà à le faire ruisseler et le couvrait d’une croûte de sel et de sueur dont la gangue blanche semblait gripper ses articulations et ses mouvements.

Lorsqu’il rentra, elle n’était pas encore arrivée. Elle finissait plus tard. Il se changea, s’installa dans le salon, déjeuna en l’attendant, sortit le dé. Il le faisait tourner sur la table tout en mangeant. C’était la dernière fois qu’il entendrait ce bruit de rebond ; plus jamais son cœur ne battrait la chamade lorsque, ralentissant sur son arête, le dé hésitait, selon la face qui apparaitrait, à choisir la vie de celui qui le possédait. C’était fini. Mais c’était bien. Il était parvenu à ce qu’il désirait. Tout ne dépendait plus que de lui. Il se leva, fier du parcours accompli et assumé, et du geste qu’il allait accomplir. Il ouvrit la poubelle, tendit le bras pour y jeter le dé.

Il hésita, regarda le dé juste un dernier jet, comme un adieu. Il demeura, quelques secondes, immobile. La bouche ouverte de la poubelle attendait. Il fit demi-tour, se rassit. «Pair, je reste, impair, je repars à zéro.». Il lança le dé.

Quand elle arriva vers 13 heures, il était parti.

Alors tout recommença. C’était comme une spirale dont il ressentait, avec une vive volupté et une délicieuse angoisse l’aspiration et l’engloutissement. Il ne pouvait plus s’arrêter. Dès que quelque chose s’établissait, se construisait, lui proposait un avenir, il ressortait le dé et jouait son va-tout.

Mais un matin qu’il avait de nouveau tout rejoué, il regarda le dé et fut saisi d’une sorte de désespoir. Il n'éprouvait plus rien. Il ne ressentait plus l'ivresse ni l’excitation terrible qui avaient accompagné jusque-là le jeu. Il demeura perplexe, désorienté puis comprit soudain ce que voulait le dé, ce qui se jouait réellement depuis le début, à chacun de ses lancers.

Il se rendit au sommet du Faron. La colline dominait la rade. Son flanc nord, abrupt, s’anéantissait dans de vertigineux pierriers. «Pair, je repars ; impair, je saute.»

Il regarda le ciel bleu balayé par le mistral, s’accroupit au bord du vide, sortit le dé de sa poche et le lança.

 

 

Cap’ ou pas cap’ ?

Catherine de Labarre

Premier prix ex-aequo du concours

 

21h00. Autoroute de Normandie. 2h03 annoncées.  A13 ROUEN. 173 km. Sortie A132 Deauville-Trouville sur mer.

2h03, on y sera en 1h45. Pas le temps de fixer le compteur.

C’est ma mère qui conduit ce soir. Elle est rentrée du travail, fripée mais étrangement agitée. Comme à chaque fois. Enjouée, sûre de la réponse de mon père, elle annonce «On y va ?». C’est une fausse question, une affirmation, un élan.

Mon père me jette un regard, s’assure de l’état d’avancement de mon travail pour demain. J’ai 15 ans, je viens d’entrer en seconde. Tous les deux sont très vigilants sur mes études. Ils ont toujours pensé et dit que j’étais surdoué. Enfin, surtout quand j’étais plus jeune, enfant. Comme tous les parents. Ils le disent moins. Maintenant ils disent plutôt que je suis un ado, comme tous les ados. Mes résultats scolaires ont un peu flanché, c’est ce qui explique. «Mais rien de grave, il est très intelligent, sans doute pas assez travailleur, l’âge, bien sûr. Une copine ? On ne sait pas, il ne dit rien. Rien du tout. Mais c’est bien normal…»

Très vigilants sur mes études, mais peu de temps pour être là. Heureusement d’ailleurs. J’ai quelques loisirs.

Donc, deux acharnés de travail. Haut fonctionnaire pour mon père, rédactrice en chef pour ma mère, dans un hebdo économique. La tête sur les épaules, bien faite, bien remplie, bien utilisée.

Et aimants. Mes parents sont aimants. A chaque fois qu’ils y vont, ils m’emmènent. Malgré mon âge, ils n’aiment pas que je reste seul à la maison pendant ces nuits-là.

Cela a commencé, j’avais 12 ans. Comme un jeu. Un jeu sans enjeu «Et si on essayait ? Cap ou pas cap ?». Mes parents sont très sérieux. Et très fantaisistes. Ils s’amusent, improvisent, allument leurs yeux, vibrent.

Sur la route, ils vérifient encore leurs papiers, carte d’identité, carte bancaire. Carte bancaire.

Lui : -Tu as bien ta carte, hein ? La mienne est là, c’est bon.

Les premiers mots de mon père, en quittant le périph. La voix élastique et souple.

Elle : - Mmm… oui oui. Regarde quand même.

Son regard est d’un aigle ; un rayon qui vise la voiture devant nous à 150 m. Son seul objectif, la doubler au plus vite. Dans ces moments-là, la conduite est calée pour n’avoir personne ni devant ni derrière. La limitation de vitesse ne la concerne pas. Elle est déjà dans l’autre pays. Ils y sont tous les deux. Ce pays où l’espace n’est plus fait de temps, mais d’un seul instant. Interminable et fulgurant instant.

150 km de silence. Lui, elle, pas un son. Mais ils palpitent. Une sorte d’allégresse émane de leurs corps. En apesanteur, ils sont au-dessus. De l’asphalte, des autres gens, de moi. Personne ne maîtrise aussi bien qu’eux ce monde dans lequel ils évoluent mentalement depuis l’entrée sur l’autoroute.

Ils en connaissent toutes les odeurs, les lumières, les ombres humaines évanescentes. Ils en sont les cliquetis, les bourdonnements, le brouhaha assourdi par les moquettes…

Encore 22 km et ils s’y perdront avec la jouissance que donne la certitude de la victoire.

Déjà ils voient leur feu de Saint-Elme, ce rare éblouissement que si peu de gens voient au cours d’une vie. Eux, ils y vont pour ça. Pour voir leur machine cracher du cobalt, du rouge et de l’émeraude, pour l’entendre vrombir de leur jackpot. La machine, chacun l’aura choisie, lui et elle, en scannant son «taux de distribution», son «dernier gain» et autre évaluation drastique de cet objet à rêves.

Ensuite, s’ensuivra un corps à corps avec elle, une joute, un dialogue, une séduction, des tapotements d’encouragements, des mots de haine et des mots doux. Tout sera bon pour qu’elle lui donne à lui, à elle, ce qu’elle a de meilleur dans ses entrailles, ses soubresauts, son trésor, ses jetons dorés. Leur dû, puisqu’ils sont venus pour ça.

C’est ainsi chaque semaine, depuis trois ans. Parfois deux fois la semaine. Je suis toujours là, un appendice rassurant qui leur dit que leur vie de famille n’est en rien altérée par ces «petites escapades».  Que tout va bien.

22h20. Ma mère se gare sur le parking du Casino Barrière-Deauville.

2h30 du matin. Après quatre heures de muscles tendus, de parole rare, de confrontations aux machines froides et stériles, de sorties somnambuliques pour aller harceler les DAB de la petite ville déserte, les comptes bancaires sont vides. Aucun distributeur n’échappe à l’informatique impitoyable des banques, aucun ne leur délivre le moindre billet de 10 € qui permettrait une mise ultime.

Retour vers Paris maintenant. Mon père conduit.

Toujours pas de sons dans l’habitacle. Mais disparu le silence aérien et transparent de l’aller. Celui-ci pourrait être attrapé dans le poing, sa densité le rend lourd, visible, ils en sont captifs.

Son esprit à elle est engourdi par la viscosité de ce mutisme. Son esprit à lui fonctionne mécaniquement.

La vitesse de la voiture est largement inférieure à celle autorisée. Personne ni devant ni derrière.

Soudain, à 50 km de Paris, un vacarme cisaille le silence. A l’arrière de la voiture, bruits métalliques de pièces qui tombent brutalement, luminescence dorée et clignotante dans la pénombre de la banquette arrière et, surtout, ce cri. Sauvage, lâché sans précaution, les poumons déployés. Mes poumons. Le cri c’est moi. Je viens de gagner 1 245 € aux machines-à-sous en ligne que je fréquente depuis mes 12 ans. Grâce au dernier IPhone que mes parents m’avaient offert un lendemain de gagne, j’ai pu m’entraîner tranquillement toutes ces nuits où j’étais à leurs côtés, dans la tiédeur de la berline familiale.

13 ans plus tard. J’ai 28 ans.

Depuis ce retour de Normandie, l’année de mes 15 ans, j’ai perdu et gagné de grosses sommes. Enfin… perdu de grosses sommes. Mais parfois gagné suffisamment pour miser à nouveau. Je vis au gré des applis de jeux on-line qui naissent sur le marché prolifique de l’adrénaline et de cette soif de l’instant brillant, celui du gain. Je vois peu de monde, personne en fait. Pas de copine. Je me suffis à moi-même. Pas besoin de payer carburant, péages et auto, tout se passe dans cet écran qui rassemble dans ma main toutes les Vidéo Poker ou Roulette américaines du monde.

Mes parents, eux, ne jouent plus. J’ai pris le relai. Ils ont perdu leur flamme. Je vis chez eux. On se parle peu. Je n’ai pas d’autre besoin ni envie que cette attente frénétique du cash qui dégringole dans ma main.

Je suis heureux. J’ai 28 ans. 

 

 

Je te promets de t’aider

Valérie Vernet

3ème prix du concours

 

Ça aurait pu être un vendredi comme les autres, mais celui-ci est le neuvième vendredi d’une longue série…

Elle s’appelle Lydia, brune, un mètre soixante pour cent douze kilos. Certains diraient pulpeuse, moi je dis hideuse. Pas physiquement. Non. Juste parce que comme les autres, elle se croit victime. Elle se plaint de son poids, de son allure, des moqueries qu’elle entend d’elle. Mais est-ce qu’une fois, elle s’est remise en question ? Est-ce qu’une fois, elle a eu un scrupule à manger trois pâtisseries d’affilée accompagnées d’une tablette de chocolat ? Non, certainement pas. Elle se flatte d’avoir trouvé le moyen de retrouver le poids de sa jeunesse en se faisant placer un anneau gastrique. Oh, c’est une solution ! Mais je lui ai promis de l’aider. Tant de fois, elle est venue me voir pour se plaindre, pour trouver du soutien, une oreille attentive… J’ai été attentif à tout. Toutes ces conneries qu’elle a pu débiter, toutes ces plaintes, tous ces excès «involontaires»… Mais ce n’est rien, je lui ai promis de l’aider.

Et aujourd’hui, elle va mourir…

Avant elle, huit personnes sont parties avec leurs souffrances et leurs remords. Aujourd’hui, elles en sont libérées.

Harold est libéré de son alcoolisme qui a brisé la vie de son épouse, trois fois hospitalisée pour blessures graves. Soi-disant tombée dans les escaliers, ayant raté une marche, ayant eu un malaise et étant tombé au mauvais endroit. Maintenant Amélie croit en Dieu. Elle sait qu’il est bon et qu’il a exaucé ses prières. Quand à Harold, j’ai exaucé les siennes. Il a voulu guérir, je lui avais promis de l’aider… Harold est mort le vendredi 8 Janvier. Sa famille a pensé à un excès d’alcool fatal. Je dirai que l’arsenic est pratiquement indétectable.

Il y a eu Camille, jeune junkie de dix-sept ans, prête à vendre son corps pour son lot de came quotidien. Sa mère désespérée était venue me voir à maintes reprises. Sa fille a rechuté deux fois en un an. Elle voulait qu’elle guérisse, je lui avais promis de l’aider… Cette pauvre fille nous a quittés le vendredi 7 Février. Un dernier grand crack avant que je l’accompagne en maison de désintoxication sans que ses parents ne soient au courant. «Ils ne me comprennent pas», disait-elle. Une overdose savamment dosée. Elle a adoré. Ses parents prient maintenant pour elle.

Mathilde, ma préférée… Une gentille fille bien que toujours victime, elle aussi. Un médicament pour ceci, un médicament pour cela, toujours de nouvelles pathologies, toujours de nouvelles maladies trouvées dans ses recherches sur internet. La peur des microbes et des bactéries. Une hypocondriaque addicte aux médicaments. Sauf que mes dernières recommandations ont été fatales. Elle avait peur de mourir, je lui avais promis de l’aider… Elle a fermé les yeux pour la dernière fois le vendredi 6 Mars.

Il y a eu Bruno. Un fou de sport. Vingt heures de sport par semaine pour s’entraîner, des week-ends entiers passés avec les amis dans des marathons ou sur les bords d’un stade. Au grand désespoir de sa jeune épouse. Enceinte de sept mois, elle a demandé le divorce. Avec un père absent ou sans père, c’était pour elle du pareil au même. Elle serait seule à élever leur enfant. Mais le pauvre Bruno n’a pas compris ce choix. Il s’est retrouvé victime, lui aussi. Alors il est venu me voir. Il voulait des conseils. Il voulait que je l’aide à convaincre sa femme de ne pas partir. Je lui avais aussi promis de l’aider… Il voulait courir un dernier marathon avant la naissance de sa fille. Je lui ai conseillé des dopamines que certains sportifs prennent. Son cœur n’a pas supporté. C’était le vendredi 5 Avril.

Maya. Sacrée Maya. Une dingue de lecture. Une acheteuse compulsive dès qu’il s’agissait d’acquérir tel ou tel bouquin. Elle empilait ses livres dans les moindres recoins de son appartement où sa sale existence n’était que pages et poussière… Elle venait se plaindre de sa solitude. C’est vrai que lorsqu’on passe ses moments libres à lire et que l’on travaille dans les archives de la commune, on ne croise par grand monde. Elle voulait changer de vie, je lui avais promis de l’aider… La solitude l’a tuée. Elle s’est pendue, face à la bibliothèque municipale, dans la salle des archives où elle était montée sur une pile de livres qu’elle a dû  pousser de ses pieds. Drôle de fin ! C’était un vendredi 4 Mai.

Et le grand Maël. Il croyait sans cesse faire fortune… Pendant que Diane se crevait à la tâche, entre son travail de nuit à l’hôpital et les heures de ménage qu’elle cumulait la journée pour nourrir leurs trois enfants, ce monsieur allait frimer au Casino. Il dépensait des sommes vertigineuses grâce aux emprunts qu’il faisait à son entourage et revenait ruiné chaque soir, se plaignant de leur train de vie. Il voulait décrocher, chercher un travail et aider sa femme à subvenir aux besoins du foyer. A chaque bonne résolution, il rechutait. Il partait le matin pour chercher du travail, plusieurs curriculum vitae en main et revenait avec des jetons de casino dans les poches. Il voulait changer, je lui avais promis de l’aider… Mais ses dettes de jeux l’ont tué le vendredi 3 Juin. Il s’est fait agressé à l’arme blanche à l’arrière du casino, dans un coin sordide où comme tous les soirs, il allait vider sa vessie remplie de bière. Quand on joue, on perd !

Le plus écœurant de tous, Barthélémy. Le gros Barthélémy accros au sexe. Il en a écumé des bars à putes, des routes nationales et des maisons closes à la frontière espagnole. Mais il a sombré dans le sexe puissance dix. Les prostituées ne lui suffisaient plus. Il a jeté son dévolu sur les jeunes filles, pas encore majeures et pas toujours consentantes. Les voyages en Thaïlande lui ont donné le goût de la chair fraiche. Il a cru pouvoir continuer en France. Il avait besoin de se confier, il voulait que je l’aide à décrocher. Je lui avais promis de l’aider… Il voulait demander une castration chimique. C’était une solution. Il est mort le 2 Juillet d’une réelle castration. Il s’est vidé de son sang dans le hangar de la vieille ferme abandonnée à l’est du village. Comble du hasard, ce sont des enfants qui l’ont trouvé, alors qu’ils jouaient dans la propriété. On récolte ce que l’on sème.

Mickaël. Le dépendant affectif. Il a séquestré sa petite amie pendant six mois pour ne pas qu’elle s’éloigne de lui. Le commissaire Debrun a mené l’enquête et a retrouvé les traces de Cindy dans son appartement, rue de Verdun. Mickaël n’a rien avoué. Il a seulement indiqué que c’était son ex-petite amie et qu’elle l’avait quitté pour un autre. Peine perdue, Cindy venait de fêter ses dix-huit ans, elle était donc responsable de sa vie. Tout indiquait qu’elle était partie pour un autre. Ce n’était pas la première fois qu’elle fuguait mais elle revenait toujours. Elle reviendrait bien un jour ou l’autre…

Mickaël m’a écrit, il craignait de se confier en face à face et ne voulait pas laisser sa dulcinée sans surveillance. Il voulait changer, il voulait la libérer mais avait peur des représailles de la justice. Je suis allé le voir et lui ai promis de l’aider… J’y suis retourné le premier août, j’ai ouvert les portes des pièces qui séparaient Cindy de la liberté. Le lendemain matin, elle a pu se sauver. Le commissaire cherche encore Mickaël. Il est enfermé pour l’éternité depuis ce jour-là. La terre et les larves, ses semblables, lui tiennent compagnie.

 

- Ne crie pas, c’est moi, tu voulais que je t’aide, je suis venu te soutenir...

- Mais que faites-vous là, si tôt. Je ne vous attendais pas. Et comment êtes-vous rentré ?

- Une infirmière a bien voulu me laisser l’accès. Je souhaitais te voir avant que tu ne partes au bloc. Comment te sens-tu ?

- C’est difficile à dire… je suis excitée mais j’ai peur. Et j’ai faim… Je n’ai rien mangé depuis hier 19 h. Et je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

- Tu es prête pour l’intervention ?

- Non, je dois aller prendre une douche au savon antiseptique.

- Va ma petite. Je reste ici pour te souhaiter bon courage avant que tu ne partes au bloc.

- C’est très gentil à vous. Je me sentais si seule sans ma famille pour m’accompagner dans cette épreuve. Je reviens dans un instant.

Une fois seul, j’ai attendu que l’eau coule. J’ai sorti de ma veste le flacon et la seringue pour préparer «mon intervention». Celle qui la mènerait à son but.

- Tu veux être libérée de ton poids, je vais t’aider…

Lorsque Lydia est revenue douchée, elle s’est allongée sur le lit. L’infirmière, croisée quelques minutes plus tôt, nous a  souri avec bienveillance et a injecté à sa patiente un décontractant. Avec ça, Lydia s’est assoupie avant d’être transportée au bloc.

Je me suis penché à son oreille et lui ai dit :

- Repose-toi, parst en paix avec ton être. Dieu t’attend. Puis, je lui ai injecté le liquide qui lui a réchauffé les veines.

Une heure après, Lydia a succombé à un arrêt cardiaque. Son cœur s’était mis à ralentir au cours de l’opération, jusqu’à s’éteindre à neuf heures, neuf heures précises.

 

Le commissaire Debrun est revenu me voir cet après-midi. Il semblait inquiet.

- Que vous arrive-t-il, Commissaire ?

- Lydia Chaput est décédée ce matin. Son cœur n’a pas supporté l’opération. L’hôpital m’a demandé de faire le nécessaire auprès de la famille.

- Oh, pauvre petite. Je suis allé à son chevet ce matin. Je ne voulais pas qu’elle rentre au bloc sans une présence. Quelle tragédie…

- Le plus inquiétant, c’est le nombre de décès à intervalles quasi réguliers. Dans notre commune d’à peine mille deux cents habitants, vous conviendrez que c’est alarmant.

- Oui, effectivement. Dieu s’est penché sur ses ouailles. Il les a appelés à lui. C’est bien triste mais c’est malheureusement ainsi va la vie…

- Je sais bien mais ces décès, ces agressions, cette disparition… Comment les expliquer ?

- Que voulez-vous, Commissaire ? La vie est faite comme cela. Il y a des joies, il y a des peines, il y a des naissances et des décès… L’Homme est un loup pour l’Homme.

Cloué à la croix, Jésus Christ expira à la neuvième heure… Comme lui, je suis apparu neuf fois à mes disciples. Comme lui, j’ai aspiré à connaitre les neuf dons de l’esprit de Dieu : la parole de sagesse; celle de la connaissance, la foi, le don des guérisons, le don d’opérer des miracles; la prophétie; le discernement des esprits; la diversité des langues; et leur interprétation.

Ce soir du 9 Septembre, le commissaire Debrun me trouvera crucifié, comme Jésus Christ. Un corbeau l’aura conduit à moi. Une simple lettre que j’aurai glissée dans sa boîte, hier, dans la nuit, et qu’il ne découvrira qu’au retour de son travail. Il ouvre toujours sa boîte entre dix-huit heures et vingt heures. D’ici là, je ne serai plus…

J’aurai pris soin de pulvériser chaque membre de mon corps avec le pistolet à clous que j’ai acheté dans la boutique du pauvre Harold, tenue par sa veuve. Seule ma main droite restera défaite. J’attendrai que ma vie quitte mon corps et mon âme ira rejoindre Dieu.

Sur l’Autel de mon église, j’ai laissé une lettre au Commissaire.

 

« Dieu a ses mystères que personne ne peut percer. Tu seras roi, tu n’y peux rien ; tu seras malheureux, tu n’y peux rien ; chaque homme trouve sa voie déjà tracée. Il ne peut rien y changer ».

Comme Dieu et ses apôtres, j’ai suivi ma voie. J’ai trouvé le chemin vers les cieux en nettoyant notre commune des plus infâmes ordures… 

Je vous croyais plus futé Commissaire, je pensais que vous feriez le lien. Qui de mieux placé qu’un prêtre pour entendre ses pêcheurs et continuer l’œuvre de Dieu ? Chaque victime a été exaucée. Je leur avais promis de les aider.

Vous cherchez un lien ? Pourquoi des évènements espacés aussi régulièrement ?

Vous apprendrez que le chiffre 9 a ses clés, cher Commissaire. Il y a eu neuf victimes, toutes décédées sous le chiffre neuf… Ajoutez donc le chiffre du jour et celui du mois. Que trouvez-vous ? C’était pourtant sous votre nez !

Mais rassurez-vous, ils sont tous allés croupir en enfer. L’addiction n’est pas permise en ce bas monde. Chaque péché doit être puni.

Vous vous demandez pourquoi le prêtre d’une paroisse s’est donné la mort. Vous vous demandez ce qui a pu me pousser à partir avant d’avouer.

J’ai pêché moi aussi. L’addiction semble se transmettre. J’ai pris goût au meurtre.

Dieu m’attend. Il a promis de m’aider…

 

 

 

Catherine reçoit ses récompenses (Mairie de Frontignan, Olivier Martinelli, la Fabrikulture). Et pour remercier l'assistance, elle réalise à la surprise de tous un étonnant numéro d'escamotage ! Bravo Catherine !

Et qui dit FIRN dit Dictée noire !

 

Comme chaque année, Line Cross (Société Laïque de Lecture de Frontignan), championne es orthographe, avait concocté 3 textes, du plus court pour les jeunes au plus long pour les seniors, sans oublié celui des juniors, farcis de difficultés. Mais nous étions nombreux, les masochistes à tenter notre chance ! Bravo aux gagnants, nous n'en étions pas !

Concours 2018

L'argent, la guerre

 

 

Palmarès

 

Premier prix : Patrick  Uguën (78800 Houilles) pour Ione et Iroë

 

Deuxième pris : Quentin Cohuau (13200 Arles) pour Yao

 

Troisième prix : Tiphaine Coustal (85400 Luçon) pour Plaie d'argent

 

 

Félicitations aux lauréats et à tous les participants.

 

Bientôt  le recueil des meilleurs récits ! 

 

Des moments du FIRN

 

Des dédicaces pour les romans offerts aux lauréats (Zygmunt Miloszewski, Anne Bourrel, Vincent Tavalec et Vincent Gohier), des tables rondes, Evelyne Breysse annonce le palmarès et Viviane lit avec son talent de comédienne Ione et Iroé de Patrick Uguën.

 

A propos des auteurs des romans offerts

 

Zygmunt Miloszewski (Pologne)

Né à Varsovie en 1976, il est écrivain, journaliste et scénariste. Ses romans sont traduits dans plus de 17 pays. "Les Impliqués" qui met en scène le procureur Teodore Szacki, a été adapté au cinéma. Multi-primé en son pays, il a été finaliste en France du Grand Prix des lectrices de ELLE, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar européen du Point.

"La rage" a reçu le Prix Transfuge du meilleur polar étranger dès sa sortie.

 

Vincent Ravalec

Ecrivain, réalisateur, scénariste et producteur français né en 1962 à Paris. Il commence à publier des textes littéraires et à écrire des scénarios au début des années 90. Son ouvrage "Cantique de la racaille" (1994) remporte le 1er prix de Flore.Il crée une maison de production de cinéma, Les Films du Garage"

 

Anne Bourrel

Écrivaine née à Carcassonne, elle écrit des romans noirs, de la poésie et des textes pour le théâtre.

Elle publie en 2012 "Gran Madam's" dont l'intrigue se situe à la Jonquera, lieu de prostitution sur la frontière franco-espagnole, livre qui marque son entrée dans le monde littéraire et éditorial. Viennent ensuite, en 2016, "L'invention de la neige", un roman qui lui vaut plusieurs prix et en avril 2018 "Le dernier invité". Elle est déjà lauréate de six prix littéraire.

 

 

Des photos de Sylvie, Viviane et Mô

 

La dictée noire

 

Tiens ! Tant qu'on y est au FIRN, si on parlait de la dictée noire concoctée comme tous les ans pour les cadets, les juniors et les adultes par Line Cros*, avec un succès ENORME ! Vous ne la connaissez pas ? Elle a débuté sa carrière d'enseignante à Beauvais où je l'ai eu comme prof de français en 4ème, 3ème et 2de. D'ailleurs c'est grâce à elle si je suis à mon tour devenue prof de français. Une passion pour la littérature, l'écriture et la lecture que je prolonge avec l'animation des ateliers d'écriture !

Merci Line !

Des Fabrikulteurs participent tous les ans. Pas un n'a gagné cette année aussi ils sont allés au lit sans manger et ils auront droit à une dictée en début de chaque atelier, dès la rentrée !

*Line est la présidente de la Société Laïque de Lecture à Frontignan

Monique

 

A ne pas oublier : l'intervention de Denis Toulemonde, notre trésorier adjoint au KFE noir de dimanche ! Il co-présentait , le livre noir le plus drôle Un été sans dormir du Belge, Bram Dehouck.

Bram dehouckest né en 1978 ; il collectionne les prix prestigieux. Après des études artistiques, il se lance dans le journalisme avant de se consacrer à l'écriture.

 

Bientôt les 3 nouvelles primées !

Allez ! On ne résiste pas à la tentation !

Un peu d'humour noir. Il suffit comme le préconise Bergson d'"anesthésier son coeur".

Ces montages photos réalisés par Viviane, nous ont été inspirés par l'installation de Laurent Cammal : MÖBIUS.

On regarde dans un oeilleton et on voit une salle tapissée de messages (des guerres pour de l'argent, de l'argent pour des guerres) dans un graphisme rouge et noir. Et après avoir prêté son oeil, on prête son oreille et on entend : de l'argent pour des guerres.

De là à ajouter SVP, il n'y avait qu'un pas ; Viviane l'a franchi !

Concours 2017

 

Les résultats

 

Le premier prix revient à Eric Gohier pour sa nouvelle :

La force de l'habitude

Une sculpture de Françoise Montbarbon 

 

 

Le deuxième prix revient à Théo Letna pour sa nouvelle :

Au revoir cher ami

Deux photos de Dominique Cabrol

 

Le troisième prix revient à Christelle Poignant pour sa nouvelle :

Au domaine des taupes

Un tableau d'Alain Zarouati

 

Félicitations à tous les participants

Une analyse de la présidente du jury 

Adeline Yzac

 

Le lauréat :     Éric Gohier.

Éric Gohier vit à Frontignan depuis plus de trente ans. Vingt ans de "marinade" sur un bateau de pêche ; et navigation sur la page blanche depuis toujours. Il mène à bon port trois recueils de poésie, six romans, dont trois polars ; et près de trois cents nouvelles. C’est ce genre littéraire qui le hisse en haut du mât, lui ouvre les horizons, le mène le plus loin. Plusieurs palmarès le font connaître. La pêche est fructueuse. « Je demeure toujours surpris que mes textes puissent croiser le succès en chemin. » Le regard des lecteurs le touche, d’autant plus lorsqu’il vient de ceux que Pierre Sansot appelle « les gens de peu ». Gens de la mer, marins-pêcheurs, ceux qui affrontent la houle dans l’ordinaire des jours. Ceux qui travaillent avec leurs mains. Eux s’étonnent de l’autre visage d’Éric Gohier. Cependant, que fait-il sinon tirer les filets de ses histoires à pleines mains ?

La nouvelle : La force de l’habitude

Le début du texte saisit. Il saisit l’œil par sa topographie, avant même que soit lue la première ligne. Avant même que soit lue la première ligne, on pressent que ça va aller mal. Deux paragraphes parallèles s’ouvrent sur l’indication de deux horaires. La géographie de la première page crée une tension, elle impose une cadence, elle entraine le lecteur dans un rythme qui se répète et ne cesse pas de l’emporter. D’emblée, on est pris. A aucun moment, on ne s’en sort. La fin laisse K.O. Huit paragraphes s’alignent, alignent  un désastre.  La tragédie née de l’ordinaire. La balance proche du poème,  l'écriture à minima désossent un monde taillé au couteau, tranchent dans le vif de l’insoutenable, ça ne pardonne pas, on lit la nouvelle d’un seul trait, on n’en revient pas.

 

contact auteur : gohiereric@orange.fr

site : Dernières nouvelles du front   http://ericgohier.e-monsite.com/

 

 

Les textes

 

 

La force de l'habitude

 

 

7 heures 01

Le premier poulet arrive. L'écœurante odeur est là. Elle envahit l'immense chaîne de conditionnement. Elle n'en fuit jamais. Tout juste accepte-t-elle un jour par semaine de se marier avec celle du désinfectant. Lui ne la sent pas. Les jeunes font la grimace. Lorsqu'ils auront vingt ans de boîte, comme lui, ils en auront perdu la conscience.

La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en stricte boutonnière au long de l'abdomen. Une seconde à peine. La main gauche délaisse le cou. Elle plonge au cœur des entrailles glacées. La main droite tranche l'œsophage. La tripe atterrit dans la cagette plastique à ses pieds.

Un intérimaire anonyme – il change de tête sans arrêt – les évacue à intervalles réguliers. De la croquette pour chien premier prix en devenir.

Au suivant…

 

8 heures 28

Les gestes sont tellement machinaux que l'esprit vogue ailleurs. Oh pas très loin ! De l'autre coté des tôles grises suffit. Dans la campagne. Juste un peu de verdure pour balayer une image si habituelle qu'elle pourrait virer à l'obsession.

Déjà que la nuit…

Cou, couteau, tripe… Le deux centième poulet poursuit son aventure sur le tapis roulant. Le suivant est déjà là. 8 heures de travail quotidien. 1000 poulets par jour.

Cela pourrait être monotone.

Mais il y aussi des pintades, des dindes, des canards…

Heureusement d'ailleurs, sans cela personne ne pourrait comme lui tenir vingt ans dans la boîte. Pas par plaisir. Mais parce qu'il y a la baraque à finir de payer, les gamins qui n'en finissent pas d'étudier, les vacances au bord de la mer pour changer d'idée et inhaler l'air iodé pour les onze mois à suivre.

La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en stricte boutonnière au long de l'abdomen.

Au suivant…

 

10 heures 42

La bouche grimace. Les lèvres peinent à masquer la souffrance. La tendinite s'est déjà réveillée. L'orthèse dissimulée sous la manche de blouse avoue son impuissance. Une douleur diffuse tétanise le bras droit. Elle part du poignet et serpente jusqu'au coude.

Elle ne date pas d'hier. Rien ne la soulage. Le repos pourrait peut-être. Mais comment faire alors ?

La moitié du salaire en bas. Les vaches maigres à joindre les deux bouts.

Qui, que, quoi sacrifier ? Revendre la baraque ? Jeter les gamins en pâture au chômage ? Renoncer au bord de mer ?

Autant serrer les dents. Ne pas montrer que la cadence que l'on augmente sans arrêt est de plus en plus dure à suivre. Ne rien attendre des collègues. Filles ou garçons, la plupart ne rigolent pas non plus. Le sourire crispé à leurs lèvres trahit de jumelles souffrances.

La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en stricte boutonnière au long de l'abdomen.

Au suivant…

 

12 heures 01

La pause déjeuner. Enfin… 640 poulets tombés au champ d'honneur. Il a tenu le rythme. De rares sourires ressuscitent dans la salle de restauration. Quelques mots glissent des lèvres. Seuls les plus jeunes chahutent encore.

L'indulgence est de mise chez les plus anciens.

Il s'assied. En face de Claude. Comme d'habitude. Ici, personne ne prend la place de personne. Son front tente de dissimuler la barre d'inquiétude. Avant-hier, il a reçu la lettre de convocation chez le Directeur des Ressources Humaines. Sa demande pour passer contremaître remonte à six mois en arrière. Il espère encore.

Mais son espérance va au plus simple…

En l'espace de cinq ans, il y a eu trois charrettes. Par chance, il y a échappé. Mais pour combien de temps encore ? Certains jours, il ne parvient plus au quota. Pas souvent. Et de peu. Mais depuis que la boîte a été vendue, l'esprit n'est plus à la sérénité.

 

La gamelle atterrit sur la table. La main droite sort un couteau de la poche. Un modèle d'une éternelle modestie, universellement connu pour sa virole. La main gauche saisit le saucisson. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. Les rondelles tombent, régulières. Autant que les trois tranches de pain. Puis suit le pâté. Du cochon, surtout pas de volaille ! Enfin, le fromage et la pomme.

Comme la veille… et toutes les autres veilles.

Comme demain… si tout va bien !

 

13 heures 38

Un frisson trahit la fraîcheur humide retrouvée. Ça a été dur de s'y remettre. Le rythme se perd vite du temps de la pause. Une consolation, l'enseigne est la même pour loger les collègues. Les poulets semblent toujours revenir plus vite.

Au point de s'interroger…

Les gars de la maîtrise n'ont pas fait leurs armes un couteau à la main. Les écoles, c'est bien pour apprendre à mettre les chiffres au bon endroit dans le tableau. Mais ça n'enseigne pas à lire entre les lignes.  

La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en stricte boutonnière au long de l'abdomen.

Au suivant…

 

15 heures 43

Une douleur plus vive que la précédente. Bref instant de sidération. Un poulet s'échappe. Claude s'en empare et lui adresse un clin d'œil. Une connivence assortie d'une mise en garde. Un coup pour toi, un coup pour moi. Mais gaffe à ne pas y revenir trop souvent ! Un bref hochement de tête accuse réception du muet message.

Les mâchoires se crispent. 

La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche du couteau. L'instant d'après, la lame pénètre le ventre et remonte en stricte boutonnière au long de l'abdomen.

Au suivant…

 

16 heures 35

Blouse abandonnée au vestiaire. Orthèse rangée dans la musette. Rendez-vous dans le bureau du DRH. Un glaçon dépourvu d'états d'âme. Le costume-cravate à la solde d'invisibles dirigeants.

À peine assis, il entend le discours. Comme un cauchemar annoncé.

Conjoncture économique bla-bla-bla… crise financière bla-bla-bla… masse salariale bla-bla-bla… réduction des effectifs bla-bla-bla…

 

16 heures 39

L'esprit disjoncte. Le couteau jaillit de la poche. Lame et virole valsent une danse macabre. La main gauche saisit le cou. La main droite affirme sa prise sur le manche…    

Éric Gohier

 

Pour en savoir plus, le site d’Eric : http://ericgohier.e-monsite.com/

Article Midi-Libre : http://www.midilibre.fr/2017/07/13/frontignan-eric-gohier-prix-de-la-nouvelle-du-firn,1535906.php

 

 

Au revoir cher ami

 

« T'es toujours le même mon vieil Antoine. »

Un peu pâle certes. Quelques cheveux grisonnants qui signent l’avancée du temps. Et puis ces rides au coin de ses yeux rieurs. Antoine aimait bien rire, il aimait bien frimer, il aimait la vie.

Ce costume noir et cette cravate ne lui vont pas. Je ne l’ai jamais vu en porter et je sais aujourd’hui pourquoi. C’est beaucoup trop sérieux pour lui. Je suis sûr qu’il aurait préféré être inhumé en costume de carnaval. La fête jusqu’au bout. Il aurait dit : « buvez à ma santé et souhaitez-moi bonne route ! Il y a de la blanquette et des petits fours, servez-vous. Et riez bon sang ! Riez ! Ce n’est pas si grave, la vie continue. Enfin pas pour moi, mais ça c’est mon affaire hein. »

Je l’imagine si bien que j’en souris. Ce n’est pas le comportement à adopter dans un salon funéraire. Je me cache le visage et regarde autour de moi.

Il y a son épouse, qui naturellement est effondrée. Elle a de lourdes poches sous les yeux, elle essaye tant bien que mal de faire bonne figure, de rester digne, mais cela se voit qu’elle a envie de se ruer sur le premier oreiller venu et de le noyer sous son chagrin.

Sa fille c’est autre chose. Elle reste assise en retrait, sourit poliment quand on lui parle, mais je la sens tétanisée. Elle n’a pas encore réalisé que son père est parti, que les prochains jours, les semaines à venir et le restant de sa vie se feront sans lui.

Les parents d’Antoine sont là eux aussi. Son père est un fringant monsieur qui arbore une moustache comme on en fait plus, à la Dali. Sa mère est une femme colorée qui, même pour une telle cérémonie, s’est couverte d’un châle bariolé qui cache en partie sa mise noire ; sans doute une façon de refuser à ce drame le privilège de lui ôter sa traditionnelle joie de vivre. Perdre un parent est déjà une épreuve lourde à supporter, mais perdre un fils, qui peut s’y préparer ?

À la réflexion je me demande si ses parents n’avaient pas tout de même anticipé cette éventualité, sans se l’avouer, logeant cette idée morbide dans un recoin de leur esprit.

Il faut dire qu’Antoine a toujours aimé jouer avec sa vie - ou flirter avec la mort - c’est selon. Marcher sur le bord d’un toit, enjamber la rambarde d’un pont, se pencher par la fenêtre jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus sol, c’était le genre de choses qu’il faisait pour épater la galerie lorsque nous étions gamins. Bien évidemment nous lui hurlions d’arrêter, et bien évidemment il riait de notre peur.

Quelques années plus tard, c’est tout naturellement qu’il fut pris d’intérêt pour les bolides en tous genres. Il rêva d’abord de voitures luxueuses, puis de motos, toujours plus puissantes, rouges de préférence, ou jaunes vif à la rigueur, comme un éclair qui traverse la route si vite qu’on ne voit qu’une forme indistincte nous passer devant le nez et disparaître à l’horizon.

Mais ce jour-là, après un virage mal négocié par temps de pluie, l’éclair avait rencontré un platane. Le pire est sans aucun doute qu’il était alors en route pour me rendre visite.

Cela faisait vingt ans qu’on ne s’était vus. Vingt années où nos seuls contacts se faisaient par téléphone et par courrier.

Les amis d’enfance disparaissent les uns après les autres. La vie passe et chacun trace son chemin. Nous avions des vies à construire, du travail à trouver, une famille à fonder. L’un retourne dans sa Bretagne natale, l’autre tente sa chance à Paris, on se disperse, on augmente les distances, autant géographiques qu’affectives. On se passe d’abord quelques coups de fils de temps à autre, quand on y pense, se promettant qu’on se fera un petit resto un de ces quatre. Et puis le temps passe et les sujets de conversations s’émoussent. L’on s’aperçoit qu’il est vain de s’accrocher aux vieux copains ; que nous changeons et que nous devenons bientôt des inconnus les uns pour les autres.

Alors on ne prend plus la peine de composer leur numéro. D’ailleurs l’a-t-on encore leur numéro ? Pas sûr. Pas grave.

Mais avec Antoine c’était autre chose. Chacun de nos appels était l’occasion de réactiver nos souvenirs et nos espoirs de gosses. Nous nous nourrissions l’un de l’autre pour entretenir cette petite flamme fragile qui disparaît sous le poids des responsabilités d’un adulte. Nous faisions des projets sur la comète, un peu fous, complètement irréalisables, mais qu’importe. Faire le tour du monde, aller voir un match des Chicago Bulls, assister à un concert de Bruce Springsteen, faire The Burning Man au Nevada. Nous en avions parlé, c’est comme si nous l’avions vécu.

Il était ce qu’on peut appeler un ami. Et que ce soit la première fois que je le vois depuis vingt ans n’y change rien. Nous savions tout deux que nous pouvions débarquer à l’improviste chez l’autre et que nous serions bien accueillis.

Pourquoi ne l’avons-nous pas fait d’ailleurs ? Ah oui, la vie tout simplement. La vie et son cortège de petits et gros problèmes, de contretemps, de devoirs et d’empêchements.

La peur peut-être aussi. Peur de constater à quel point nous avons vieilli, à quel point nous sommes devenus des autres.

Mais tu n’as pas changé Antoine, je te reconnais tel que tu étais. Et j’ai bon espoir de n’avoir pas trop changé moi non plus, mais tu n’es plus là pour me le dire.

Cela me fait penser à une promesse que nous nous étions faite sur un banc d’école. Nous venions d’aborder l’histoire et les religions. Il était question de paradis, de vie après la mort, de résurrection. Cette idée nous plaisait, elle flattait notre imagination et notre soif de mystère. Ce jour-là, sur ce banc d’école, deux gamins se sont fait une promesse. Le premier qui meurt envoie un signe à l’autre, pour lui dire si, de l’autre côté, il y a quelque chose.

Je me suis souvent remémoré cette promesse. J’ai réfléchi à la façon de nous y prendre pour nous assurer que le signe envoyé ne pourrait en aucun cas être confondu avec un simple fait du hasard. La meilleure idée que j’ai eue consiste en deux téléphones dont nous aurions partagé les numéros sans les communiquer à quiconque.

J’ai le sien sur moi, dans ma poche. C’est ridicule car il n’est même pas chargé et n’a certainement plus de crédit, je n’ai pas eu le temps de m’en occuper. Mais c’est le seul moment. Après il sera trop tard, définitivement trop tard.

La pièce s’est peu à peu vidée. Il ne reste plus que moi et sa fille, toujours assise sur une chaise inconfortable, les yeux vissés sur son père, qui pourtant semblent ne voir que le vide. Je m’interpose entre les deux pour cacher ce que je vais faire. Le téléphone dans la main je fais mine de réajuster sa veste, et j’en profite pour le lui glisser dans la poche intérieure.

J’ai l’impression de commettre un sacrilège. Je regrette presque aussitôt mon acte. J’ai peur de me retourner et que la fille me jette un reproche. J’entends des pas derrière moi. C’est son père qui vient regarder son fils une dernière fois avant que tout le monde ne parte. Je songe à le laisser seul mais il me dit :

« Antoine me parlait souvent de vous. C’est bizarre parce que je ne me rappelle pas comment vous étiez gamin. Je ne vous reconnais pas sur les photos de classe.

˗ Je vous rassure mes parents non plus ne me reconnaissent pas sur ces photos. Monsieur Guibert me plaçait toujours au fond. J’étais trop grand pour être assis, mais pas assez pour que ma tête dépasse de la rangée devant moi. Mais je vous promets que mon front n’a pas changé. »

Nous échangeons un sourire timide à défaut d’oser rire. Il reprend :

« Je tenais à vous dire... je sais que, d’une certaine manière, vous devez vous sentir responsable de sa mort. Ne le soyez pas. Sachez que ni moi ni mon épouse ne vous mettons en cause. Antoine aimait trop la vitesse, il aimait trop le risque. C’est un miracle qu’il ait atteint cet âge, quand bien même nous aurions espéré... un peu plus. Il était content de venir vous voir. Non. Heureux. Et je suis heureux qu’il ait été votre ami. »

Ma gorge est si nouée qu’elle me fait mal. Je détourne la tête pour écraser une larme insidieuse et bredouille un « merci ».

˗ « Venez. Allons rejoindre ces dames. Je crois qu’un bon verre de Muscat ne nous fera pas de mal. »

 

Le soir venu, je me retrouve affalé sur le canapé. Le film de la journée m’apparaît à travers un écran de brouillard, une pellicule passée en accéléré. J’y étais sans y être.

Devant moi se trouve le second téléphone que je me réservai. C’est un vieux modèle, avec des touches non tactiles. J’apprécie le petit craquement du clapet qui se déplie.

L’écran noir me renvoie mon reflet. La batterie est vide depuis des années.

Je ne l’ai pas mise à charger.

Je crois que je ne vais pas le faire.

À quoi bon ?

En me levant je suis pris d’un vertige, mélange de fatigue dû à l’émotion et à l’alcool que j’ai ingurgité tout au long de la journée. De l’air frais me fera du bien. Je me rends sur le balcon et m’accoude sur la balustrade. Je profite de cet instant de paix fugace, l’esprit vide et clair, la respiration lente. J’apprécie cette forme imparfaite de silence qu’on peut retrouver le soir venu, où seuls me parviennent les bruits étouffés du lointain.

Le téléphone est entre mes mains.

Je songe à le jeter dans le noir. Loin. Très fort.

Mais devant mes yeux un carré de lumière s’allume.

 

Vous avez reçu un message de :

ANTOINE

Théo Letna

Pour en savoir plus, le site de Théo : http://theoletna.com 

 

 

 

Au domaine des taupes

 

Il vivait comme une taupe, il n’avait pas vingt ans, et il venait d’apprendre la haine.

 

Jusqu’alors, tout était resté un peu flou pour lui. Il avait trouvé normal d’être appelé à la guerre, comme son père avait fait la précédente, partir à la guerre était dans l’ordre des choses. Bien sûr, il avait été désolé de voir sa mère pleurer à son départ, mais quand même, elle aurait pu manifester plus de fierté à le voir partir comme un homme pour défendre la Patrie.

A peine débarqué, un peu hébété par tant d’heures passées dans le train cahotant au milieu du brouhaha et dans la fumée épaisse du tabac, on l’avait transbahuté, déplacé, envoyé de droite et de gauche, il n’y comprenait rien ; Jean s’était aperçu de son désarroi et l’avait pris en charge avec bonhomie.

Jean. Les larmes lui monte aux yeux, heureusement dans cette caverne, il y a des coins sombres où ruminer en paix son chagrin, loin de la lueur vacillante des lampes.

 

Ils ne s’étaient plus quittés. Jean l’avait soutenu, le défendant d’un regard contre les méchantes plaisanteries, l’encourageant dans les moments de mauvaise humeur, lorsque l’exercice paraissait interminable, lui apprenant l’argot et les plaisanteries grasses. Jean venait d’un milieu populaire et dur où le coup de poing partait  facilement, et faisait la loi dans leur chambrée.

De la caserne, ils avaient été envoyés ensemble sur ce côté du front, dont il avait à peine entrevu le paysage, grandes plaines couvertes de blés dorés qui n’avaient pas été moissonnés. On devinait les pentes douces de petites vallées fendues de rus sautillants, des clôtures pour les troupeaux mais les pâtures étaient désertées. Tout cela, il l’avait à peine aperçu, on l’avait poussé avec sa compagnie, suivez le mouvement, pas de temps à perdre. Et il s’était retrouvé, un peu éberlué mais toujours aux côtés de Jean, dans la carrière.

 

L’endroit était immense, et les boyaux qui partaient de la première salle semblaient devoir s’enfoncer jusqu’aux entrailles de la terre. On les mena au dortoir : des châlits de trois couchettes superposées, où Jean eut vite fait de leur réserver deux places l’une au-dessus de l’autre, pas celle d’en haut parce que, lui expliqua-t-il à mi-voix, la chaleur y monterait vite et rendrait le sommeil pénible ; pas trop loin de la sortie pour gagner du temps en cas d’appel, pas trop loin non plus d’une bouche de ventilation pour pouvoir fumer en paix sans être incommodé, et jouxtées d’un renfoncement profond dans la paroi où leurs affaires seraient protégées de la voracité des rats. Bien qu’étroite, la couchette lui parut accueillante car recouverte d’une épaisse couche de paille, mais il découvrirait dès la première nuit qu’elle regorgeait de vermine.

 

Il apprit assez vite à se repérer dans le dédale des couloirs. Des lampes à acétylène étaient disposées un peu partout dans des cavités creusées à même la roche, leur fumée âcre piquait les yeux. Ces fanaux projetaient un cône de lumière forte juste autour, il levait les yeux et restait ébahi par le travail des carriers qui avaient creusé là depuis des siècles, au-dessus de lui la roche délitée semblait prête à se détacher de la paroi, des coins de bois enfoncés à la masse maculaient de taches sombres la roche blanche, si blanche qu’elle avait été choisie pour la construction de châteaux. Cette énorme chair rocheuse restée en suspension semblait tout à la fois impérissable et fragile, il avait l’impression de déambuler dans une cathédrale souterraine, les galeries au tracé capricieux n’en finissaient pas et aboutissaient à d’autres grottes aménagées, d’autres salles occupées par d’autres sections militaires. Entre deux lampes, on n’y voyait guère il fallait alors avancer au petit bonheur sur un sol inégal rendu glissant par les constants suintements et plisser les yeux comme un chat.

Comme un chat, ou comme une taupe, se disait-il souvent. Combien étaient-ils à croupir ainsi, claustrés dans les galeries ? Plusieurs centaines certainement. Il avait entendu dire que dans une autre partie de la carrière, des Bretons avaient creusé leur propre chapelle. Et tous ils vivaient ainsi, dans une pénombre trouble ponctuée de la lumière blafarde des quinquets, l’atmosphère était malsaine, l’humidité tellement insidieuse que bien des hommes tombaient malades. Guère d’endroits où s’isoler, d’ailleurs c’était mal vu, tu fais donc ton fier lui lançait-on d’une voix acerbe lorsqu’il revenait d’escapades solitaires, la promiscuité était de règle.

 

La cantine était une grande salle dont les murs voûtés semblaient taillés à la serpe. Là officiait le cuistot ; ses joues pleines et rubicondes laissaient supposer un certain penchant à goûter souvent ses plats, bien qu’il s’en défendît en accusant l’âtre de refouler. Plusieurs fois, il avait réclamé que l’on modifiât la bouche d’évacuation. Les gars aimaient bien leur cuistot, qui s’ingéniait à leur concocter un rata convenable.

Pas loin, la salle des réserves ne sentait pas très bon, on y entreposait toutes sortes de vivres, les céréales fermentaient vite à cause de l’humidité, la viande attendait parfois trop longtemps, sans glace pour la conserver. Jean eut vite fait de copiner avec les préposés à la garde, il tenta se faire refiler du rab mais les sanctions étaient très fortes en cas de prébende illicite, tout était consigné dans d’épais registres ; à peine obtint-il de temps en temps un peu plus de tabac que sa ration. Là étaient aussi emmagasinées les munitions, ce qui imposait une vigilance de tout instant, la poudre entassée en grandes quantités ne devait pas prendre l’humidité, et il fallait prendre garde à la moindre étincelle.

 

Une des entrées de la caverne servait d’hôpital. Il évitait d’en approcher, vaguement écœuré par l’odeur douçâtre qui en émanait, et remué par les plaintes parfois stridentes des blessés qui y attendaient leur évacuation. Les litanies déclinées d’une voix réconfortante par l’aumônier les soulageaient quelquefois. Lorsque ces récitations liturgiques étaient accompagnées de répons, cela signifiait que le soldat était mort, et que les camarades de sa compagnie étaient aux côtés de l’officiant. Lui s’éloignait sur la pointe des pieds.

A vrai dire, la mort ne le concernait pas vraiment. Il était sorti une ou deux fois dans les tranchées, en empruntant avec ceux de sa section l’étroit escalier, qui, derrière l’autel de la chapelle, montait en colimaçon jusqu’à émerger à l’air libre. Il avait été épouvanté par le bruit, le déchaînement des canonnades, mais poussé au milieu des camarades il avait pris sa place dans la tranchée, et tiré, tiré, comme on le lui avait appris à la caserne, il s’était révélé un bon élément, rapide et précis. On ne voyait pas vraiment les gars que l’on canardait, les cris se noyaient dans les détonations tonitruantes, la mort restait informelle. D’ailleurs, rentrés dans la grotte, on n’en parlait pas. Il ne ressentait pas d’animosité particulière envers les autres, ceux d’en face. C’était la guerre, voilà tout.

 

Il s’ennuyait un peu en bas, malgré la compagnie de Jean. Certes il y avait les parties de cartes, jouées soit à la bonne franquette, sans enjeu, soit avec une mise, monnaie, ration de vin, tabac. Des disputes éclataient, les joueurs s’accusaient de triche, ils en venaient aux mains. Alors intervenaient ceux qui avaient fait cercle pour suivre la partie. L’arbitrage de Jean était très recherché, ses blagues pleines de verve démontaient les esprits surchauffés. Il y avait aussi les parties de dés, les tours de magie, les soirées à raconter des histoires. Et les moments délicieux d’isolement, lorsqu’il recevait une lettre de sa famille, longue missive un peu protocolaire où sa mère lui donnait des nouvelles de tout le monde, où sa jeune sœur lui glissa un jour une fleur séchée cueillie pour lui au jardin familial qu’il eut l’ingénuité de montrer à ses camarades, déclenchant des quolibets qui lui firent monter le rouge au front, jusqu’à ce qu’intervint Jean dont le ton courroucé firent taire les moqueurs. Ce jour-là, il perdit un peu de sa naïveté.

Lorsque Jean lui proposa, pour tromper le désœuvrement, qu’ils se missent à la sculpture, il se récria tout d’abord. C’est que ces bas-reliefs, qui émaillaient les parois rocheuses, faisaient son admiration depuis leur arrivée dans la creute. Il avait passé de longs moments de contemplation devant le buste de Marianne dont le profil altier le faisait rêver. Le coq dressé sur ses ergots l’épatait, il y voyait au moins une raison de son enfermement souterrain. Des troupes cantonnées là auparavant avaient laissé une trace de leur passage par l’inscription de leur numéro de régiment, ornementée de symboles émouvants, croix de guerre, palmes ; certaines sculptures l’intriguaient, les zouaves étaient passés là avant eux, il n’en avait jamais rencontrés, le croissant surplombait une des entrées de la caverne. Dans une autre partie de la carrière, quelques portraits dessinés sur la roche témoignaient d’une grande maîtrise.

Bien qu’impressionné à l’idée de laisser un souvenir de lui à son tour, l’idée le séduisit tant qu’il se prit à rêver tout haut à son sujet. Le drapeau français, ou les blasons de son pays ? Jean haussa les épaules sans commenter et commença son travail.

Sous les doigts agiles de l’artiste improvisé prit forme rapidement le profil d’un visage d’homme, visage plein, bonasse, le front un peu bas peut-être, le nez fort. Le menton était fuyant, mais l’œil se devinait pétillant et plein d’aménité. C’était au total un visage sympathique, plutôt cocasse, et surtout… c’était le visage d’un civil. Cela se reconnaissait à son accoutrement bien sûr, casquette d’ouvrier plantée crânement, col de veste, foulard enserrant le cou et maintenu par un nœud sur la nuque, tel un cheminot ; cela se voyait aussi à ses cheveux fournis et à sa courte barbe. L’ensemble était saisissant et incongru au milieu des sculptures environnantes. Les copains se récrièrent. Ce sacré Jean, il taillait drôlement en plus ! Qui était donc le lascar représenté ? Une vraie tronche d’apache ! L’exécutant se saisit de nouveau de son outil de fortune et grava solennellement, en grandes lettres énergiques : la poisse, se refusant en riant à de plus amples explications.

 

Cette nuit-là, il resta les yeux grands ouverts, à écouter les ronflements des autres, ou leurs cris quand l’un d’eux faisait un cauchemar, ce qui arrivait fréquemment, mais on avait le tact de ne pas s’en moquer au matin, on niait même avoir entendu quoi que ce soit si d’aventure le camarade posait la question d’une voix embarrassée.  On comprenait.

Les bruits environnants, il y était habitué, ce n’était pas ce qui l’empêchait de dormir. De toutes ses forces, il pensait à son tableau. Grâce à Jean, qui lui avait montré le chemin de la liberté de pensée, il ne craignait plus d’affronter les railleries. Que les autres dessinent donc Marianne, le coq, les emblèmes de régiment ; c’était admirable. Mais lui immortaliserait les visages bien-aimés de ses parents.

Il se leva tôt le lendemain, avant l’appel qu’il haïssait d’ailleurs, il n’avait jamais pu s’habituer à ces hurlements des chefs pour le réveil, et la lavasse qu’on servait comme café lui levait le cœur. S’éclairant d’un maigre lumignon, il s’achemina à travers les couloirs en direction du mur où Jean avait gravé son sympathique voyou, exalté par l’idée du double portrait qu’il allait sculpter. Peut-être pourrait-il demander à son officier, qui prenait volontiers des photos de leur quotidien, de faire un cliché de son œuvre, et il l’enverrait à ses parents. Ainsi ceux-ci sauraient comme il les aimait.

Mais devant le mur glabre, l’embarras le reprit. Quand même, les copains risquaient de se moquer. Exhiber son affection filiale, cela frisait le ridicule, et puis il savait bien qu’il n’était pas très bon en dessin. Pour se lancer, il détermina d’emblée le contour des cadres : deux cartouches ovales, côte à côte, comme ceux des portraits qui trônaient chez eux sur la commode du salon. Il les enjoliverait par la suite. Il commença par le portrait de sa mère, dans le cadre de gauche. Traits légers, juste une esquisse. Peu à peu, le plaisir du dessin le prit tout entier, le visage apparut, bien que timidement tracé, un visage doux et calme. Tout de suite, avant même les détails, il figura le collier : il l’avait toujours vu au cou de sa mère, c’était le seul bijou qu’elle possédât, cadeau de son père à sa première maternité. Quand elle l’avait mis au monde, lui.

La tendresse le submergea soudainement pour sa mère, pour ses proches, pour Jean qui l’épaulait chaque jour. Il lui semblait que la terre entière était faite pour la tendresse. Bientôt, quand cette guerre aurait pris fin, il chercherait le moyen de vivre constamment avec ce sentiment au cœur.

 

Il entendit l’appel au rata du matin. Pas question de le louper, les repas n’étaient pas si copieux que ça, il avait faim. Il partit au petit trot retrouver Jean. Il débordait d’enthousiasme et de joie de vivre.

Cette euphorie retomba à l’appel des noms, lorsqu’il découvrit que Jean devait partir aux tranchées, alors que lui resterait dans la caverne. Cette séparation, même courte, lui parut de mauvais augure.

Le front soucieux, il participa à la messe qui présidait toujours la montée au front. La chapelle était apaisante : petite et toute en rotondités, son autel en avait été creusé dans la masse de la paroi rocheuse ; la croix, qui supportait un christ de souffrance plein d’humanité, baignait dans la lumière du soleil. Les soldats artistes avaient utilisé de la sanguine pour figurer les rayons de l’astre solaire, et gravé en majestueuses capitales, sur la voussure de la niche surplombant l’autel, la formule incantatoire « Dieu protège la France ». Là officiait un aumônier adulé de ses ouailles, qui portait un nom prédestiné, le père jésuite Doncœur.

D’écouter la voix lénifiante du prêtre, de presque machinalement suivre la liturgie dont il connaissait par cœur le déroulement, lui apporta le calme dont il avait besoin. La communion acheva de le tranquilliser. Il regarda partir Jean qui lui fit un clin d’œil avant de se baisser pour s’engager dans l’escalier bas et tortueux qui menait au front. « Je te raconte l’histoire de mon gus au retour ! »

Au retour Jean manquait à l’appel. Il avait eu la moitié de la face arrachée par un obus.

 

D’un pas mécanique, il se rendit à l’infirmerie, ce lieu qu’il avait jusque là évité avec dégoût. Jean ne répondit pas à son salut, il était drogué, son visage, ce qu’il en restait, momifié de bandages. Le médecin était débordé, épuisé, et lui assena la vérité sans management ; s’il en réchappait, celui-là n’aurait plus ni nez, ni bouche. S’il en réchappait.

Il sortit du dispensaire lentement, marchant d’un pas d’automate. Dédaignant les paroles de réconfort, il se rendit à la grotte où, la veille encore, il regardait son copain graver un visage plein de vie dans la pierre. Sans un regard vers les médaillons de ses parents, qui resteraient à jamais inachevés, il se figea face à la paroi et entreprit le portrait d’un soldat défiguré.

 

Il venait d’apprendre la haine.

 

Christelle Poignant

Cette nouvelle fera partie d'un recueil intitulé : Fantômes de la grande guerre

Editions Cour toujours, nov 2017

 

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